Historique du projet HistCarto
En répondant à l'appel d'offre de l'Agence nationale de la recherche au printemps 2005, l'équipe précédemment constituée dans le cadre d'un programme soutenu par la Maison Interuniversitaire des Sciences de l'Homme Alsace (MISHA) souhaitait observer les conditions d'articulation entre l'expérience de terrain (observations scientifiques, missions de reconnaissance ou d'inspection) et les savoir-faire cartographiques. Plutôt que d'étudier les usages de communautés identifiées a priori (les savants, les administrateurs, les ingénieurs, etc.), nous avions choisi de partir d'une posture l'expérience de terrain pour questionner les usages cartographiques qu'elle induit chez ses protagonistes. Il s'agissait de comprendre comment, dès le XVIIIe siècle, des hommes de terrain avaient tenté de traduire graphiquement, et même cartographiquement, leurs observations. Cette manière de questionner les collections de cartes ne cherchait pas à privilégier tel ou tel territoire pour en saisir les diverses représentations ; elle entendait au contraire s'attacher à l'articulation des processus cognitifs et des techniques cartographiques perceptibles au travers des interventions manuscrites encore visibles sur les cartes, et cela au moment où les disciplines se constituent et les techniques cartographiques s'uniformisent. Prendre en compte les pratiques d'observation, de relevé, et leur traduction graphique sur des cartes à grande échelle semble en effet déterminant pour mettre au jour tout un pan de la production cartographique des Lumières. Si la production cartographique se diversifie à cette époque, les usages des cartes font de même : usages administratifs, savants, mais aussi démonstratifs, rhétoriques, etc., les uns n'excluant évidemment pas les autres.

L'enquête menée dans le cadre de ce programme a donc pour objet l'articulation des processus cognitifs et des techniques cartographiques perceptibles au travers notamment des interventions manuscrites encore visibles sur les cartes. Il s'agit de saisir à la fois ce que les hommes de terrain font des cartes déjà produites, et quelles cartes ils produisent à leur tour. Ainsi, tout comme les savants qui compilent les savoirs représentés sur les cartes déjà produites par leurs alter ego ou par des hommes de terrain, les hommes de la pratique sont simultanément utilisateurs et producteurs de cartes puisqu'à l'époque moderne, il est très fréquent qu'ils réutilisent, en les annotant ou en les complétant, des cartes topographiques imprimées. Au Conseil des mines par exemple, il était courant pendant la
Révolution française de reporter sur la carte de France de Pierre de Belleyme le fruit des observations de terrain réalisées par les ingénieurs et les inspecteurs lors de leurs tournées ; la carte imprimée faisait alors office de fond de carte et permettait de cartographier les ressources minérales. S'attacher à ces documents imprimés et annotés offre un éclairage vif sur une forme spécifique d'acte cartographique (mapping). Cela implique aussi de questionner les instructions suivies dans le temps de la construction des cartes et les manières dont les commanditaires utilisent a posteriori les cartes élaborées selon leurs consignes.Avec cette approche pragmatique de la production et de la consultation, il s'agit de montrer comment les productions cartographiques portent les traces de leur élaboration et comment, dans ce type d'enquête, les textes viennent compléter les apports de l'archive cartographique.
Il nous semble par ailleurs qu'une telle démarche peut remettre les cartes manuscrites au coeur des recherches tant dans leur statut d'ébauche, stade qui précède l'élaboration d'une carte imprimée, que lorsque ces cartes restent manuscrites ainsi que permettre de croiser des échelles diverses, des types différents de cartes, prenant notamment en compte les cartes imprimées et annotées a posteriori. Une telle entreprise ne peut bien sûr prendre sens que si l'on garde à l'esprit qu'une carte est une construction sociale de la réalité, élaborée par et pour ce que Bernard Lepetit a appelé des « regards éduqués ».A partir du 1er janvier 2005, ce programme a bénéficié du financement de la MISHA. Quelques mois plus tard, les crédits alloués par l'Agence nationale de la Recherche sont venus le compléter. Grâce à ce double financement accordé jusqu'à la fin de l'année 2008, ce programme de recherche a permis de créer une base de données accessibles en ligne et d'organiser trois journées d'études dont les contributions ont été rassemblées dans un ouvrage collectif intitulé Les usages des cartes (XVIIe à XIXe siècle). Pour une approche pragmatique des productions cartographiques. Ce volume est publié par les Presses universitaires de Strasbourg.

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