Synthèse des résultats obtenus entre 2005 et 2008


La mise en œuvre de la base de données

La base de données inventorie 4147 cartes manuscrites élaborées entre le XVIIe et le XIXe siècle et conservées dans quatre dépôts strasbourgeois distincts. A quelques exceptions près, une numérisation de chacun de ces documents est reliée à chaque fiche descriptive.

Lieux de conservation Nombre de notices en lignes Nombre de notices sans images
Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg 1468 198
Archives départementales du Bas-Rhin 1831 47
Bibliothèque nationale et universitaire 494 7
Ecole et Observatoire des Sciences de la Terre 354 5

Les notices sans images sont liées à des difficultés de communication rencontrées par les services qui conservent les documents originaux, voire à des problèmes de format. Dans la mesure du possible nous tenterons d'insérer les images manquantes à la base de données au cours des prochains mois.
L'élaboration de la fiche descriptive composée d'une vingtaine de champs a pris plusieurs mois, elle a suscité la collaboration des chercheurs et des conservateurs car l'identification des cartes manuscrites présentes des problèmes spécifiques d'attribution et de datation. La note des Archives nationales AD 6678/1805 du 4 avril 1986 consacré à la fiche-bordereau pour le catalogage des cartes et plans a servi de point de départ. Deux champs descriptifs ont été ajoutés (observations et commentaires) pour permettre d'identifier des mentions figurant sur la carte et peu explicites. Dans quelques cas, il est arrivé qu'un document cartographique soit conservé avec le mémoire descriptif qui l'accompagnait, le texte et la carte ont alors été numérisés et sont accessibles sur la base de données.
Au terme de ce travail, quelques difficultés doivent être soulignées. Dans le champ « type de carte », la liste proposée par la note des Archives nationales aurait dû être retravaillée, elle est dans une large mesure inadaptée à ce corpus. De plus, malgré les relectures et vérifications, l'indexation géographique reste souvent problématique, il est difficile dans certains cas d'établir la correspondance entre les catégories utilisées par l'auteur du document et les catégories contemporaines supposées faciliter la recherche. Enfin, il aurait été utile d'enrichir la liste des auteurs par une enquête prosopographique sur les cartographes identifiés.
Cette base de données ne cherchait pas à inventorier la totalité des documents cartographiques manuscrits conservés à Strasbourg. Il faut d'ailleurs rappeler ici que parmi les institutions strasbourgeoises conservant des cartes et plans de l'époque moderne, plusieurs n'ont pu, faute de temps, être associées à ce projet. C'est le cas de la Bibliothèque municipale de Strasbourg, du Cabinet des Estampes ou encore du Musée historique. Toutefois, le dépouillement de ces collections pourrait être envisagé grâce à un nouveau financement. En l'état, nous pensons néanmoins que ces lacunes ne nuisent pas à la représentativité et à l'intérêt de ce corpus. Même dans les quatre dépôts où nous avons travaillé, la totalité des cartes manuscrites conservées n'a pas été inventoriée. Outre leur nature (les cartes et les plans ont été retenus, les élévations et les dessins techniques ont le plus souvent été écartés) et la période de leur réalisation (XVIIe-XIXe siècle), ce sont les traces d'expertise présentes ou non sur le document qui nous ont permis d'opérer une sélection rigoureuse, au point d'ailleurs que certaines cartes imprimées portant des annotations manuscrites ont été intégrées au corpus. Par traces d'expertise, nous entendons les commentaires textuels ou les ajouts de symboles qui nous permettent de saisir quelques éléments des conditions d'élaboration de la carte, voire de l'utilisation qui en a été faite dans un cadre administratif ou militaire.


Si le projet de départ ne cherchait aucunement à s'attacher aux cartes d'Alsace ou aux plans de Strasbourg, les modalités de constitution des collections des dépôts d'archives expliquent que ces documents représentent la majorité du corpus, les archives de l'intendance ou celles du cadastre se sont en effet révélé particulièrement riches. Néanmoins, l'échantillon nous paraît représentatif et utile au-delà du cadre de l'histoire régionale ; il permet en effet de dégager quelques grandes communautés de cartographes que l'on retrouverait dans d'autres provinces françaises : les ingénieurs militaires bien sûr, les ingénieurs des Ponts et Chaussées, les arpenteurs, etc. Ce qu'il importe de mettre en lumière ici, c'est avant tout de quelle manière la carte est mise au service des administrateurs, de quelle manière elle permet d'arbitrer un conflit, de quelle manière elle expose les éléments d'une expertise. A partir du XVIIIe siècle, l'administration du territoire passe de plus en plus par la carte. C'est ce constat qui nous a conduit à associer aux partenaires strasbourgeois, l'Ecole nationale supérieure des mines de Paris et les Archives nationales. A titre de test, nous avons numérisé l'atlas minéralogique manuscrit de la Sarre dressé par des ingénieurs des mines sous le premier Empire et nous avions l'ambition de rassembler les archives administratives (mémoires, correspondances, instructions, etc. conservés pour la plupart dans la série F14 des Archives nationales) qui avaient encadré sa production. Le temps nous a manqué pour mener à bien cette tâche mais ce projet pourra être repris dans le cadre d'un autre projet.
A côté de cette part importante du corpus -les cartes utilisées dans le cadre de l'adminis-tration du territoire-, il ne faut pas négliger quelques productions que l'on peut qualifier de « savantes ». C'est le cas des épreuves d'un atlas des lacs de Bavière conservées à la Bibliothèque nationale et universitaire ou encore des minutes de la carte géologique d'Alsace conservées à l'Ecole et Observatoire des Sciences de la Terre. Dans ces deux cas, la question des tracés, les choix graphiques, la circulation des informations cartographiées apparaît sur la carte.
Les contraintes de temps dictés par les procédures d'inventaire et surtout de numérisation ont empêché d'organiser les ateliers évoqués dans la réponse à l'appel d'offre. Ces ateliers étaient censés permettre d'exploiter de manière détaillée les cartes et les plans retenus. Malheureusement, les numérisations n'ont été accessibles qu'au cours de cette année 2008, et pour la plupart au deuxième semestre de l'année.

La base de données est hébergée sur le site de la MISHA ; la version complète et définitive sera en ligne à la fin du mois de novembre 2008. La MISHA a acquis le système de gestion de bases de données relationnelles (SGBDR) Doris – Flora de la société Ever. Ce système est capable de gérer tout type de données (bibliographiques, factuelles, textuelles ou iconographiques) et tout type de caractères (unicode). La consultation et la saisie se font via le web. La base installée sur ce système a fait l'objet d'une étude particulière quant à sa fonctionnalité, sa structure, sa conception et sa réalisation établies en accord étroit entre tous les partenaires. La visualisation des images est couplée avec un système de zoom qui permet de lire et d'étudier les moindres détails de chaque image. Pour qu'une telle qualité ait été possible, le travail de numérisation a été particulièrement précis. La station de numérisation de la MISHA équipée d'un appareil photo Haselblatt 39M a permis de produire des images de haute qualité.

Des journées d'études à la publication collective

Les contributions publiées dans cet ouvrage ont été présentées au cours de trois journées d'études organisées à Strasbourg entre janvier 2006 et janvier 2008. La première s'est déroulée en juin 2006, elle était consacrée à la carte comme outil d'expertise aux xviiie et xixe siècles. Elle a permis de questionner les objets pour tenter de restituer les usages matériels qu'ils ont pu susciter et les dispositifs intellectuels qui les sous-tendaient. C'est dans cette perspective que la carte a été considérée comme un outil de l'expertise, comme un instrument permettant de passer des faits bruts à la synthèse, à l'interprétation ou à la décision. Cette approche nous a incités à prendre en compte les cartes dressées par des ingénieurs ou par des savants, et ce, à toutes les étapes de leur construction – de l'esquisse à la version imprimée –, mais aussi les cartes imprimées portant des annotations manuscrites. Au cours de cette journée, nous avons examiné les cartes et les plans en tentant d'identifier ce qui, sur l'objet original comme dans les marques d'usage qu'il porte encore, évoque les manières de figurer l'espace et les raisons de ces représentations. En effet, lorsqu'une carte est dressée ou complétée in situ, elle suppose l'existence d'un questionnement spécifique et d'un rapport particulier à l'espace cartographié. Il ne s'agit pas de partir en quête d'une vaine exactitude mais de s'interroger sur ce que le « coup d'œil » apprend à saisir en premier lieu.
La deuxième journée d'études s'est tenue en janvier 2007, elle portait sur le statut respectif des cartes manuscrites et des cartes imprimées aux xviiie et xixe siècles, sur les modalités de leur construction, sur les usages distincts ou semblables auxquels elles ont donné lieu, sur les circulations propres à ces deux types de support. Au temps où le « paradigme empirique » gouvernait l'approche des historiens de la cartographie, l'étude des cartes manuscrites était délaissée, du moins pour les époques où la cartographie imprimée s'imposait quantitativement. Les tracés, jugés inachevés, car distincts du document final, étaient dédaignés au nom de cette exactitude que l'on jugeait plus assurée sur les cartes imprimées. À cette position méthodologique qui a longtemps dominé l'histoire de la cartographie venaient s'ajouter les conditions matérielles de conservation. Les cartes manuscrites sont en effet moins connues et moins systématiquement identifiées dans les fonds d'archives. Ainsi n'est-il pas rare de trouver dans une liasse des archives de telle intendance ou de tel ministère des cartes conservées – et c'est pour l'historien une excellente chose – avec les mémoires que ces cartes accompagnaient.
La troisième et dernière journée s'est tenue en janvier 2008, elle portait sur les rapports que les ingénieurs ont entretenus avec les productions cartographiques entre le xviie et le xixe siècle. Nous nous sommes demandé comment, au cours de cette période, des ingénieurs du roi aux ingénieurs civils, se sont constituées des pratiques cartographiques spécifiquement liées (ou non) aux attributions des différents corps ; nous avons questionné les caractéristiques de ces productions cartographiques, ainsi que les finalités assignées aux cartes, en cherchant en quoi la carte pouvait être considérée comme un attribut de l'ingénieur. Plutôt que de regarder comme un postulat de départ l'uniformité des usages cartographiques développés par les ingénieurs, plusieurs études de cas ont précisé les manières de faire propres à différents corps et la très difficile uniformisation.
Afin de tenir compte des thèmes évoqués de manière récurrente dans les discussions qui se sont tenues lors de chacune de ces journées d'études, les contributions ont été, pour ce volume collectif, réorganisées en trois parties.
Dans un premier temps, les textes de Jean-Marc Besse, Michèle Virol, Nicolas Verdier, Valeria Pansini et Patrice Bret montrent comment, des normes aux productions cartographiques, ingénieurs et topographes définissent ce qu'ils attendent des cartes. Avant de caractériser les usages des cartes développés au contact du terrain, il nous a semblé important de nous arrêter sur l'objet qui donne lieu à ces usages. Cette première partie entend donc rendre à la carte toute sa complexité et redire combien il est essentiel de questionner de front les conditions matérielles de sa production et les enjeux intellectuels de sa construction. Par ailleurs, elle confirme que derrière « la carte » se dissimule un grand nombre de documents. Cette diversité traduit l'existence à la fois de documents de nature différente (plans et cartes) mais aussi d'étapes spécifiques dans le processus de construction de la carte (croquis, esquisses, ébauches, épreuves, etc.).

Les enjeux de ces productions cartographiques intermédiaires sont ici mis au jour. L'émergence de normes cartographiques, d'abord au sein de certaines communautés de cartographes, puis à partir de 1802 chez tous les producteurs de cartes topographiques, offre un éclairage indirect sur les usages des cartes. Ces normes tracent en creux le point de vue sur le territoire ; l'étude de ces textes prescriptifs rappelle que ces normes sont proportionnées aux manières dont les commanditaires entendent utiliser les cartes. Chez les ingénieurs notamment, elles apparaissent comme un outil censé soutenir les projets, c'est alors la fonction rhétorique de la carte qui doit être mise en avant.
Dans un deuxième temps, Catherine Bousquet-Bressolier, Sandrine Boucher, Neil Safier et Isabelle Laboulais proposent quatre études de cas qui permettent d'observer comment, du terrain à l'atelier, travaillaient certains cartographes. Dans son article publié en 1974, David Woodward regrettait l'absence d'enquêtes biographiques consacrées à des cartographes, enquêtes qu'il jugeait susceptibles de restituer l'opération cartographique dans toutes ses étapes, de la constitution de la documentation à la réalisation cartographique à proprement parler. Les études de cas rassemblées ici répondent dans une large mesure à son souhait. Notons d'ailleurs que le choix des cartographes étudiés ici tient moins à leur notoriété ou à la singularité de leur œuvre qu'à la richesse des archives qu'ils ont laissées, délibérément ou non. Les productions cartographiques sont certes déterminantes mais les sources textuelles le sont peut-être encore plus, qu'il s'agisse de documents annexes à la carte (carnets de terrain, lettres, mémoires) ou d'annotations textuelles apposées sur la carte elle-même (épreuves corrigées, carte imprimée réinvestie pour les besoins d'une cartographie thématique), dès lors que l'on entend saisir la carte en train de se faire. Dans cette deuxième partie, il est question tant du travail de terrain que de celui mis en œuvre dans l'atelier, mais c'est surtout la multiplicité des relations que peuvent entretenir les hommes de terrain et les savants de cabinet qui est soulignée : deux communautés qui ne s'ignorent pas, étant au contraire liées par des pratiques de négociation pour déterminer le contenu de la carte à venir – où l'on voit encore combien la carte exprime un point de vue sur le territoire cartographié, et combien l'identification de l'auteur de la carte s'avère une tâche ardue.

Enfin, dans une troisième partie, les textes de Renaud Morieux, Martine Illaire et Cécile Souchon, Stéphane Blond, Jean-Yves Puyo et Ana Carneiro signalent la place qu'a progressivement prise l'acte cartographique dans les pratiques d'administration du territoire. On sait désormais que les savoirs spatiaux jouent un rôle majeur dans ces pratiques aux xviiie et xixe siècles, mais ce sur quoi l'on insiste ici, c'est la façon dont la carte est pensée par ses utilisateurs comme un document irréfutable, comme un document capable de faire preuve, notamment en cas de contestation, parfois aussi comme un outil de négociation censé consolider la démonstration. La carte apparaît ici avant tout comme une mise en ordre de l'information orientée par l'usage pour lequel elle a été conçue.

À l'origine, ce projet éditorial aspirait à prendre en compte les usages cartographiques européens de l'époque moderne, mais la tâche a semblé trop vaste avant que ne soient posés quelques jalons pour assurer la méthode. Au final, si Neil Safier et Renaud Morieux confrontent deux pratiques « nationales », si Ana Carneiro développe le cas de la carte géologique du Portugal, à ces trois exceptions près, ce sont principalement des communautés ou des cartographes français qui sont étudiés. Envisager des comparaisons, notamment à l'échelle européenne, reste une ambition pour des enquêtes collectives à venir.
Observer les usages des cartes développés au contact du terrain permet de rappeler combien celles-ci constituent des objets mouvants et malléables au gré des besoins et des attentes de leur(s) auteur(s) ou de leur(s) commanditaire(s), voire de leurs futurs utilisateurs.


À condition de traiter de front les opérations techniques de production et les pratiques de consultation, l'approche pragmatique des productions cartographiques se démarque du « paradigme empirique » de l'histoire de la cartographie. Cette méthode souligne au contraire qu'une carte offre des images du territoire variables selon la communauté d'utilisateurs à qui elle est destinée. Les résultats tirés du travail d'inventaire, comme ceux qui émanent de la réflexion collective entreprise dans le cadre de ce programme sont, sur ce point, parfaitement convergents.